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Jean-Jacques Cinélu, artiste aux multiples talents

le 29 janvier 2016

Musicien, sculpteur, pilote, photographe, navigateur… Ce Saint-Bricien de 61 ans est un véritable touche-à-tout. Rencontre.

Comment avez-vous découvert la musique ? 

J’ai été bercé dès le plus jeune âge par la voix de mon père qui exerçait un métier pas comme les autres : chanteur crooner. Il dégageait une certaine aura. Tout le monde l’aimait. C’était d’autant plus impressionnant aux yeux d’un enfant. Plus tard, comme ma mère ne travaillait pas, il a dû exercer en plus un travail alimentaire pour subvenir aux besoins de la famille. Je devais avoir quatorze ans à ce moment-là. Même si on vouait une grande admiration pour notre père, comme tous les ados, mes frères et moi avions envie de découvrir d’autres univers musicaux, moins feutrés. C’était même devenu notre raison de vivre.

Vous avez été bassiste pendant plus de vingt ans. Racontez.

Oui, j’ai choisi cet instrument pour être au cœur de l’orchestre, soutenir les solistes et faire le lien avec la rythmique. Quel bonheur de pouvoir impulser le groove et faire danser les gens ! Avec mes deux frères, Patrice (par ailleurs, excellent photographe) et Mino (NDLR : musicien reconnu mondialement), on a monté des groupes de jazz rock dans les années 70 et 80, dont un qui s’appelait Chute libre . On jouait à la MJC de Boulogne. Nous étions notamment portés par deux maîtres de la musique : Jimi Hendrix et Miles Davis (et, dans un autre registre pour moi, Johann Brahms). On jouait du blues et du rock. Et un jour, on s’est pris une grosse baffe musicale en découvrant le Mahavishnu Orchestra de John Mc Laughlin, qui mêlait l’Orient et l’Occident avec son extension jazz world. Cela nous ouvert totalement les oreilles !
Patrice et moi n’avons pas eu la même détermination que Mino qui a tout lâché pour s’installer à New-York et rencontrer les musiciens qui nous faisaient rêver. Mino est parti avec le groupe Ice , dont l’adaptation et l’orchestration du poème symphonique de Richard Strauss Ainsi parlait Zarathoustra (qu’on retrouve dans 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick) a connu un certain succès.
Passionné de moto depuis tout petit, j’ai eu, à ce moment-là, un grave accident qui m’a bloqué presque un an à l’hôpital. J’ai dû arrêter la contrebasse que j’apprenais au conservatoire depuis des années. J’ai continué à jouer de la basse électrique (plus transportable dans le métro), comme professionnel de 1974 à 1996.

Vous avez finalement suivi le même chemin que votre père en choisissant un travail, disons, plus conventionnel comme directeur technique de l’espace Marcel Pagnol (théâtre) et de la maison Jacques Brel (salle de musiques actuelles) de Villiers-le-Bel.

C’est vrai. Depuis 1997, je m’occupe techniquement de l’accueil des spectacles de A à Z, dont mes années de musicien professionnel m’ont beaucoup aidé. Cela va aussi bien de la gestion de la construction et de la mise en œuvre des décors d’un spectacle (en s’assurant que le matériel ne va pas prendre feu ou tomber) au suivi de l’ensemble des règles de sécurité en passant par l’achat du matériel d’occasion aussi, mais de très bonne facture. 530 places assises, 1800 debout, ce sont de grandes responsabilités et de beaux challenges comme faire monter sur scène des otaries ou un cheval et son cavalier… L’artiste doit être bien reçu tout comme le public, même si les tarifs sont peu élevés. On a fait venir The Temptations pour moins de dix euros ! Personne ne nous a cru ! Les gens qui ne sont pas venus l’ont bien regretté...
La transition entre ces deux métiers n’a pas été évidente, mais j’aime le chemin parcouru. Que ce soit dans la musique ou autre chose, quand je m’engage, je me lance jusqu’au bout. Lorsque je jouais avec mes frères, le métronome se fatiguait parfois avant nous. En effet, à un moment donné, le ressort du métronome faisait qu’il se mettait à ralentir. On jouait alors avec ce ralentendo et c’était plutôt marrant ! Un exercice qui permet d’avoir un tempo universel et de jouer vraiment ensemble. Avec mes frères, c’est comme une promesse qu’on s’était faite : la musique sans compromis.

Vous réalisez de sublimes sculptures à l’aide de simples morceaux de ferraille. Les Saint-Briciens ont d’ailleurs pu en découvrir au centre culturel Lionel Terray lors de salons artistiques*.

Algue au Rythme (Agrandir l'image). © Patrice Cinélu

J’ai réalisé, au début des années 90, des carillons à vent, avec différents matériaux, comme des tubes en aluminium ou en acier de différentes tailles. Un tube d’une mètre vingt correspond à un la. On peut se créer toute une gamme. Mon envie était d’en créer de formes et de tailles différentes. En changeant le matériau également, j’obtenais une résonnance spécifique. Par exemple, un tambour de frein de voiture a une sonorité de cloche utilisé par certains orchestres de salsa. J’ai réalisé beaucoup de carillons que je donnais à mes amis. Puis, j’ai arrêté d’en faire car, plus tard, quand je revenais chez eux, je les retrouvais bridés contre un mur ou un poteau voire carrément démontés car les voisins en avaient marre de les entendre à la moindre bourrasque de vent.

J’ai alors décidé de réaliser quelque chose de moins bruyant. J’ai commencé à travailler de la ferraille en lui donnant des formes bizarres. J’aime polir l’acier de construction traditionnelle parce que sa texture est agréable et douce. On dirait du cuir, voire du chocolat. J’affectionne ce côté assagi du métal. Par ailleurs, redonner une seconde vie à un objet, qui était voué à être détruit, est assez noble, non ?
Pour récupérer de la ferraille, je fais les tours des friches industrielles. J’ai mes petites adresses mais on peut dire que je suis en recherche constante de nouvelles sources. Ce sont essentiellement des pièces de mécanique : pignons de boîte de vitesse, satellite de transmission, rampe et tiges de culbuteurs… que j’assemble minutieusement. Quand j’ouvre une boîte de vitesse, je vois tout de suite les pièces qui vont m’inspirer. Je vais très rarement dans la finesse : un gros moteur V8 américain va plus m’intéresser qu’un moteur de mobylette. Au total, j’ai dû réaliser une centaine de sculptures.

Qu’est-ce qui vous inspire ? Combien de temps passez-vous en moyenne sur une œuvre ?

La nature est un leitmotiv que j’adore. Je m’inspire beaucoup des animaux, des arbres mais aussi de la musique, du cinéma, de l’humain… Je peux passer de quelques heures à quelques mois sur une œuvre. Tout dépend si j’arrive à la visualiser ou pas avant de commencer. J’attache beaucoup d’importance à la posture et au regard que je vais donner à l’animal ou au personnage que je vais créer. Ce qui prend du temps également, c’est de trouver le bon alliage de matériaux, les bonnes proportions et aussi que je puisse soulever la pièce. Il faut donner l’envie au public de toucher ton œuvre, voire même de la caresser. Donner de la vie à la matière.

Votre génie est d’associer la froideur du métal à la douceur de votre imaginaire en créant des animaux, des personnages ou du mobilier. 

Krabouski (Agrandir l'image). © Patrice Cinélu

On peut dire que ma maison est devenue l’arche de Noé. On y trouve Varan G ta chambre, Snoopy Turtle, Jojo le Mérou, Libre et lulle, l’Algue aux rythmes, L’Algue au feu… Des titres plutôt amusants mais ce qui l’est encore plus, c’est de changer le regard du public, particulièrement celui des professionnels de l’automobile ou de la moto. Par exemple, j’ai créé une bikeuse avec les pièces d’une Triumph et d’une Harley Davidson. Cette œuvre les interpelle au départ car ils savent combien coûte ce genre de pièces sur le marché. Puis, au fur et à mesure de notre conversation, plutôt franche, j’arrive parfois à ce que l’imagination l’emporte.

Vous avez de nombreuses passions. Comment arrivez-vous à être sur tous les fronts ?

C’est très satisfaisant de voir une œuvre terminée. Le public se l’approprie. Comme j’ai pu le voir, par exemple, avec Le carillon du Petit Prince installé à Villiers-le-Bel, pas loin du collège Léon Blum. Il est vrai que j’ai plein de travaux en cours.J’ai commencé un album de musique il y a trente ans… L’âge de ma fille... Le premier morceau, qui lui ait d’ailleurs dédié, Une valse pour Élodie , est enfin terminé. Le second, Le bayon de Yoann, mon fils, est presque prêt. Mais j’ai encore dix-sept titres en cours ! C’est l’œuvre de toute une vie. De nombreux musiciens y ont participé. Pour l’anecdote, Mino a été le dernier à jouer sur l’un des morceaux. Il passait dormir une nuit chez moi à la fin de sa tournée avec Marcus Miller. N’arrivant pas à dormir, je lui ai fait écouter un morceau de mon album. Il a sorti quelques percussions de sa valise, j’ai sorti les miennes. J’ai installé les micros et lui ai montré la mesure de mon morceau, pas évident car il peut se jouer en trois, quatre ou douze temps. Le batteur fluctue légèrement. Et là, Mino a rattrapé ce flottement avec une efficacité redoutable. Il m’a bluffé encore une fois ! Et pourtant, je connais beaucoup de très bons musiciens !

Pourquoi dîtes-vous « Encore une fois » ?

Miles Davis est venu deux soirs de suite le voir jouer. Il lui a téléphoné le lendemain en lui demandant s’il voulait jouer dans son groupe. Mino a cru que c’était un canular et a raccroché. Miles l’a rappelé en lui disant : « Demain matin, rendez-vous à 8 h à tel studio  ». Mon frère a commencé à y croire mais s’est pointé les mains dans les poches au studio. Quand il est arrivé, il a vu toute l’équipe de Miles en train de s’échauffer. Il a été très surpris mais ne s’est pas dégonflé pour autant. Il a pris une paire de baguettes au batteur Al Foster et a été dans les cuisines pour chercher toutes les gamelles qui sonnaient un peu. Il a commencé à jouer et il a eu l’affaire comme ça. Mino était doué pour se débrouiller avec un rien. On a appris à jouer avec des instruments de mauvaise facture. Ça aide…

Vous êtes passionné par la musique, la sculpture, la moto… Et quoi d’autres ? 

Château de Chantilly (Agrandir l'image). Prise de vue (en ULM) du château de Chantilly - © Jean-Jacques Cinélu

Quand j’étais petit, je voulais être pilote d’essai. Pour le devenir, il fallait faire ses classes à l’armée. Or, je n’étais très enthousiaste d’y aller pendant plus d’un an. À l’époque, je jouais dans des groupes. Le milieu musical était quand même plus sympathique, même si cela ne m’a pas empêché de passer mon brevet de pilote d’ULM à 50 ans ! Comme j’aime la photo, je joue au Yann Arthus-Bertrand en réalisant des prises de vue aériennes. Par exemple, il n’y a pas très longtemps, j’ai entendu à la radio qu’ils réparaient la piste de la base militaire de Creil. Ce qui voulait dire que le territoire aérien était ouvert. J’en ai profité pour faire quelques clichés du château de Chantilly au moment où la lumière était la plus belle. Je les expose ensuite un peu partout. 
Ma mère était aussi passionnée par la musique, mais son dada, c’était la peinture. Je m’y suis essayé, c’est extraordinaire mais c’est dévorant mentalement. On y pense tout le temps. Je m’y réserve pour plus tard, quand mon corps ne suivra plus.

Lorsqu'on franchit la porte de votre propriété, on est impressionné par l’immense bateau qui trône au milieu de votre jardin… 

Il s’agit d’un voilier de 24 pieds, dessiné par l’architecte britannique Robert Tucker. Ce sont des écoliers du Val-d’Oise qui l’ont construit dans les années 90 pour un américain, qui a navigué avec ce yawl pendant près de vingt ans en solitaire. Ce dernier est décédé il y a quelques temps déjà. Son bateau est resté à l’abandon à Saint-Valéry-sur-Somme pendant des années. À tel point qu’il est devenu une mascotte ! On le retrouve souvent sur des sets de table, des cartes postales… Je l’ai restauré et je cherche désormais un terrain près de l’eau pour l’entreposer.

Page facebook de Jean-Jacques Cinélu

* Vous pourrez découvrir ses sculptures :

  • dimanche 21 février à Bernes-sur-Oise au salon des arts,
  • du 2 au 16 avril, au 22e salon de l'association Arts Saint-Brice au centre culturel Lionel Terray de Saint-Brice.

Site internet de Mino Cinélu : www.minocinelu.com

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