L’acteur Michel Bouquet sous la direction du Saint-Bricien Ulysse di Gregorio

© Béatrice Cruveiller

Publié le 05 juin 2019 - Mis à jour le 05 juin 2019

Dans un livre audio paru en mars dernier, Michel Bouquet, 93 ans, interprète treize Fables de Jean de La Fontaine. Ulysse Di Gregorio, metteur en scène qui a déjà présenté plusieurs de ses pièces au théâtre Silvia Monfort et qui est originaire de notre ville, en assure la direction artistique.

On vous connait plus pour vos mises en scène de pièces de théâtre (que les Saint-Briciens ont pu voir au théâtre Silvia Monfort) que pour celles de livres audios. Quelle est l’origine de ce projet avec Michel Bouquet ?
Ulysse di Gregorio. Elle est née de deux artistes à vouloir verser le songe dans la vie réelle, pour utiliser une expression nervalienne. Seul La Fontaine, dans le Grand Siècle à travers les personnages ordinaires des Fables, a su réconcilier poésie et pittoresque.

Comment s’est passée votre rencontre et collaboration avec Ulysse di Gregorio ?
Michel Bouquet. On s’est rencontré, on s’est parlé, on s’est compris. Tout simplement. J’aimais beaucoup ses Fables, j’en avais déjà fait quelques-unes. Pour le moment, on est content que le livre audio plaise. Il y aura peut-être une suite, on verra…

Ulysse, petit, vous étiez en classe à l’école Jean de la Fontaine, où vous avez certainement récité l’une de ses 240 fables. Quels souvenirs en avez-vous ? Que représentait cet auteur à l’époque pour vous ? Et aujourd’hui ?
UG.
Les souvenirs qu'il me reste sont des sentiments, qui se rappellent à moi comme la lyre d'Orphée quand on frotte ses cordes. Chaque Fable est un livre, un pays, une musique, une cour d'école. Chacun de nous porte en lui l’héritage de cet Homère français.

Comment avez-vous découvert les Fables de La Fontaine ?
MB.
Très tôt, surtout au conservatoire où j’ai vraiment pris le temps de connaître la personnalité de l’auteur, de réfléchir sur le sens des fables, de découvrir dans quel état était le pays à cette époque pour ne pas faire d’erreur trop grossière. J’ai compris ainsi l’époque dans laquelle cela a été fait : le grand siècle de Louis XIV. Les Fables sont issues de cette empreinte. Racine, Corneille… tous ces grands auteurs. La Fontaine en fait partie. Je suis un contemplateur de ces fables éternelles qui sont un trésor de la littérature française. Je suis ravi d’y trouver la drôlerie, la fantaisie, le rêve, la grâce et, de temps à autre, le tragique.

Tout le monde connait Le lièvre et la tortue, Le Corbeau et le Renard ou encore la Cigale et la Fourmi. Pour autant, vous avez choisi de sélectionner des fables moins connues comme Le Cierge, La jeune veuve, Les deux pigeons, La mort et le mourant... Pourquoi ?
MB.
Avec Ulysse, nous avons regardé les fables que nous voulions retenir. On retiendrait tout mais on ne peut pas ! Il y en a des centaines ! On a pris alors celles qui nous paraissaient les plus intéressantes et importantes. Cela peut être aussi un choix par l’écriture : certaines sont tragiques, d’autres plus cocasses.
UG. Chaque époque et chaque peuple a eu sa lecture de La Fontaine. Aujourd'hui, notre époque aspire à plus de liberté, et c'est la poésie, vecteur de pensée, d'imagination, et d'affirmation de soi qui en est le premier viatique. 
C'est à travers les thèmes de l'amitié et de la solitude que j'ai voulu proposer cette nouvelle réception des fables. La Fontaine porte en lui cette épiphanie du langage offert à tous ! 

Parmi les treize fables du livre, Le Laboureur et ses enfants est pour vous l’une des plus belles. Pourquoi ?
MB.
Oui, parce qu’elle est très simple. La simplicité, c’est ce qu’il y ade plus difficile dans l’art de dire ou de s’approprier un grand texte. On est tenté d’accentuer la comédie des fables mais il y a aussi ce qu’elles veulent dire. C’est quelque chose de profond et de nécessaire à tous lecteurs. Il faut bien respecter évidemment les deux aspects : l’aspect cocasse, drôle ou extravagant, et l’aspect profond qui parle à l’âme. C’est une joie de faire ce travail.

Vous avez enregistré plusieurs auteurs : Victor Hugo, Jean-Paul Sartre, Cervantès, Léo Ferré, Brassens… Quel est l’intérêt d’écouter un livre audio ?
MB.
C’est au gré de chacun de savoir s’il préfère l’un ou l’autre. Personnellement, je n’écoute pas beaucoup de livre audio. Je préfère les lire. Toutefois, si quelqu’un les dit correctement, je trouverai cela très agréable.

Fabrice Luchini, qui a lu La Fontaine aussi, a déclaré à votre sujet que vous avez une voix, un phrasé et une intelligence exceptionnelle des textes. Trois qualités que les acteurs ont de moins en moins.
MB.
C’est très gentil de sa part. Cela me touche beaucoup parce que c’est un homme que j’apprécie particulièrement.

L’écoute d’un livre audio peut permettre de mieux saisir certaines intentions de l’auteur que l’on ne perçoit pas à l’écrit, comme certains effets rythmiques ou sonores. Qu’en pensez-vous ?
MB.
Vous avez raison, en effet. Certaines se plient merveilleusement au fait d’être entendu par l’auditeur tandis que d’autres l’acceptent moins. Celles qui prennent une valeur à être entendu, il faut alors les travailler sérieusement.

La Fontaine disait « Je me sers d’animaux pour instruire les hommes ». Si on prend cette phrase au premier degré, croyez-vous que les animaux puissent nous apprendre quelque chose ?
MB.
Oh oui, c’est sûr, il n’a pas dit une bêtise ! Bien sûr, regarder un animal, c’est comme regarder un homme qui serait complètement sincère, à 100 %, dans ses actions, dans son opinion. C’est très intéressant. La Fontaine n’a rien à apprendre, sauf des comportements des animaux et de les comparer à ceux des humains et à y trouver certaines ressemblances. Il adore les souligner et en faire part, par un travail sur le langage magnifique. On peut être tranquille sur le sort qu’il leur est réservé.

Quel rapport avez-vous avec les animaux ?
MB.
Je lesregarde et j’apprends beaucoup d’eux. La Fontaine n’exagère en rien le rapport qu’il peut faire du contact de lui-même avec les animaux. Que ce soit une vache, un chat, un chien ou un poisson, on a tout à apprendre d’eux pour nous-mêmes.

Vous avez tourné au cinéma un nombre incalculable de films. Quels souvenirs en gardez-vous ?
MB.
J’ai un très grand respect pour le cinéma. C’est un art prodigieux et sacré. J’ai vu, depuis ma tendre enfance, tout le cinéma allemand, une partie du cinéma anglais… J’ai vu énormément de films dans ma vie et je n’ai jamais passé une soirée inutile. J’ai toujours trouvé dans le cinéma une profusion d’art, de réflexion sur les personnages qui animent les histoires, sur l’époque… J’ai une ferveur pour tout ce qui touche le cinéma. J’ai une grande admiration pour les producteurs, réalisateurs, etc. Si on n’avait pas le cinéma, il nous manquerait quelque chose d’énorme. J’ai tourné deux films merveilleux avec le réalisateur Edouard Luntz : Le dernier saut et L’humeur vagabonde. Ils n’ont pas eu le succès escompté malheureusement. Mais c’est toujours quelque chose de très enrichissant, pour se connaître soi-même, de faire un film avec des gens de cette importance. Quand j’ai fait des films comme, par exemple, Le Promeneur du champ de Mars, cela permet de percevoir à chaud les mystères des personnes, de leurs actions… la réflexion que cela peut demander pour mieux les connaître. Pour un acteur, c’est merveilleux.
Les gens que j’ai fréquenté au cinéma étaient toujours très intéressants. J’ai toujours eu un plaisir énorme à en faire. J’en fait moins maintenant parce que je suis très âgé mais je reste attaché au cinéma.

Que pensez-vous du cinéma français aujourd’hui ?
MB.
Je ne peux plus me déplacer pour aller au cinéma.Alors je regarde, tous les jours, à la télévision des films merveilleux, qui ont, certes, déjà quelques années. C’est un art total, complet, inépuisable, comme la littérature. Encore hier, j’ai vu le film La Chute, sur la mort d’Hitler, que je n’avais pas pu voir quand il est sorti. J’ai été très impressionné. C’est important que beaucoup de gens les voient et qu’ils s’en nourrissent. Le regard d’un cinéaste est tout à fait impressionnant de vérité et de justesse.

« Michel Bouquet lit Jean de La Fontaine », Audiolib, 18 euros. 1 heure

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